Des abeilles envahissent ma serre : ce qu’il faut faire, et ce qu’il ne faut surtout pas faire

Abeille butinant une inflorescence de lierre en fleur

Le message est arrivé un soir de septembre sur un groupe de jardinage, en majuscules : « HELP. Ma serre est envahie par des abeilles sauvages et c’est exponentiel depuis quatre jours. Je ne peux même plus entrer, elles volent partout. » En une heure, soixante-dix réponses. Ouvrez la porte. Appelez un apiculteur. Enfumez. Brûlez du marc de café. Mettez de l’eau sucrée. Trouvez la reine. Et, au milieu, deux ou trois personnes qui avaient visiblement déjà vécu la chose et qui disaient à peu près l’inverse de tout le monde.

J’ai eu ce cas dans mon propre tunnel il y a deux automnes. Alors autant le dire tout de suite, pour rassurer : ces abeilles ne sont pas venues pour vous. Elles sont coincées. Elles ne vous piqueront presque certainement pas. Et en septembre, ce n’est pratiquement jamais un essaim. Le reste de cet article explique comment en être sûr, comment les faire sortir en deux jours, et pourquoi la moitié des conseils qui circulent sont inutiles, quand ils ne sont pas dangereux.

Avant d’agir, trois observations qui changent tout

Pas le temps ? Obtenez un résumé de l'article :

Une serre pleine d’abeilles peut recouvrir trois situations très différentes, et elles ne se traitent pas du tout de la même façon. Il ne faut pas plus de cinq minutes pour les distinguer, si l’on regarde aux bons endroits.

Ce que vous voyezCe que c’est probablementCe qu’il faut faire
Une grappe compacte, de la taille d’un ballon ou d’un melon, accrochée à un arceau ou une plante, avec des abeilles calmes serrées les unes contre les autresUn essaim d’abeilles domestiquesAppeler un apiculteur, vite
Des abeilles dispersées qui butinent ou tournent près du sol humide, et qui ont toutes disparu à la tombée de la nuitDes abeilles domestiques d’une ruche voisine, venues boire ou butinerOuvrir, mettre de l’eau dehors, arrêter d’arroser dedans
Des abeilles qui restent la nuit, volent bas en nuages au-dessus d’une zone de terre nue, et de petits trous avec un monticule de sable dans le sol de la serre ou juste à côtéDes abeilles solitaires qui nichent là, très probablement des collètes du lierreOuvrir des deux côtés, obscurcir, patienter

Le test le plus simple est celui du soir. Une abeille domestique rentre à la ruche avant la nuit, toujours. Si votre serre est vide à 21 heures et de nouveau pleine à 10 heures, ce sont des butineuses qui font l’aller-retour depuis un rucher que vous ne connaissez peut-être pas. Un maraîcher expliquait exactement cela dans la discussion : « on pense qu’elles cherchent de l’humidité, dans tous les cas elles rentrent à la ruche le soir, le phénomène disparaîtra de lui-même quand le temps deviendra moins chaud ». Si au contraire elles sont là à toute heure, c’est qu’elles vivent sur place.

Le second test est celui du sol. Baissez-vous. Cherchez des trous de quelques millimètres, souvent groupés par dizaines, chacun surmonté d’un petit tas de terre fine. Si vous en trouvez dans la serre ou dans un rayon de quelques mètres, vous avez la réponse.

Le cas de loin le plus fréquent en septembre : la collète du lierre

Une lectrice l’a écrit dans la conversation, et c’était le commentaire le plus juste de toute la soirée : « Ce sont des collètes du lierre. Vous avez installé votre serre sur leur territoire sans doute. Elles naissent à l’automne. »

La collète du lierre, Colletes hederae, est une abeille sauvage qu’on confond très facilement avec l’abeille domestique. Même taille, même allure, mais un thorax plus roux et des bandes plus nettes sur l’abdomen. Elle a une particularité qui explique tout le reste : elle sort de terre à la fin de l’été, entre la fin août et octobre, exactement au moment où le lierre fleurit. Elle ne vit que quelques semaines. Elle ne fait pas de miel, n’a pas de reine, n’a pas de colonie. Chaque femelle creuse son propre terrier dans un sol léger, bien drainé et ensoleillé, y aménage quelques cellules, les remplit de pollen de lierre et y pond. Puis elle meurt. Les larves passent l’hiver sous terre et ressortent l’automne suivant, au même endroit.

Solitaire ne veut pas dire seule. Les collètes nichent en agrégations, parfois des centaines, parfois des milliers de terriers côte à côte sur quelques mètres carrés, une véritable petite ville de trous. Et les mâles émergent quelques jours avant les femelles. Ils patrouillent alors en nuage à ras du sol au-dessus du site de nidification, en attendant qu’elles sortent. C’est ce nuage qui donne cette impression d’invasion « exponentielle » en quatre jours. Ce n’est pas une multiplication, c’est une éclosion.

Le sol d’une serre tunnel a tout pour leur plaire : chaud, sec, sableux si on l’a allégé, jamais piétiné en hiver. La serre a été posée sur un site de nidification déjà occupé, ou bien les femelles de l’an dernier ont choisi cette terre parce qu’elle était la plus tiède du jardin. Cette année, leurs filles sortent de terre à l’intérieur d’un tunnel fermé. Elles montent vers la lumière, se cognent au plastique du faîtage et n’ont pas l’idée de redescendre vers la porte.

Deux détails rassurants. Les mâles n’ont pas de dard, physiquement, et ce sont eux qui font l’essentiel du spectacle. Les femelles en ont un, mais elles n’ont ni colonie ni réserve à défendre et ne l’utilisent qu’écrasées ou coincées dans un vêtement. La piqûre, quand elle arrive, est décrite comme nettement moins douloureuse que celle d’une guêpe. On peut travailler au milieu d’elles.

Faire sortir les abeilles d’une serre : ce qui marche

Le principe tient en une phrase. Une abeille coincée cherche la lumière, et elle la cherche vers le haut. Tout ce que vous ferez doit donc rendre la sortie plus lumineuse que le plafond.

  • Ouvrir en grand, des deux côtés. La porte, l’ouverture opposée si le tunnel en a une, les côtés relevables s’ils existent. Un courant d’air traversant aide beaucoup : les abeilles suivent l’air frais qui entre. « Ouvrez la porte et elles vont partir » est le conseil le plus répété du fil. Il est vrai, mais il est insuffisant seul quand elles sont nombreuses, et une personne l’a bien vu : « J’avais tout ouvert, mais elles ne sont pas parties. »
  • Obscurcir la serre, sauf le côté de la porte. C’est le geste qui fait la différence. Une bâche noire, un vieux voile d’ombrage, des cartons, n’importe quoi d’opaque jeté sur le faîtage et les flancs. Le plafond devient sombre, la porte ouverte devient le seul point lumineux, et les abeilles s’y dirigent d’elles-mêmes. Une jardinière racontait avoir tout bâché en laissant la porte ouverte : « En deux jours elles étaient toutes parties. » Un rucher professionnel donnait le même conseil, en une ligne.
  • Créer une sortie en hauteur. Un lecteur a découpé un triangle au sommet de son tunnel, côté ouverture, pour que les insectes qui montent trouvent une issue là où ils la cherchent. Sur une bâche, quelques ouvertures dans les mailles d’un filet ou un pan relevé au faîtage font le même office. C’est aussi ce que recommandait le seul apiculteur amateur de la discussion : « créer une fenêtre de passage, elles se débrouilleront toutes seules ».
  • Couper l’arrosage pendant deux ou trois jours. Si votre serre est le seul endroit humide du jardin en fin d’été, elle attire les butineuses assoiffées. Ne pas arroser, et poser dehors, à quelques mètres de la porte, une assiette d’eau avec des cailloux ou des bouchons de liège pour qu’elles puissent boire sans se noyer. Vous déplacez l’aimant à l’extérieur.
  • Un ventilateur, si vous en avez un. Posé au fond de la serre, soufflant vers la porte ouverte. Il crée le courant d’air que la météo ne fournit pas toujours et pousse doucement dans le bon sens.
  • L’épuisette pour les retardataires. Il y aura toujours quelques abeilles épuisées, collées contre le plastique. Un filet à papillons, ou un verre et un carton comme pour une araignée, et on les dépose dehors sur une fleur. Une lectrice parlait d’une branche de lierre tendue vers elles : elles s’y posent d’elles-mêmes.

Dans le cas des collètes qui nichent dans la serre, il faut ajouter une chose : elles vont continuer à émerger pendant deux à trois semaines, chaque matin. Ce n’est pas un échec de votre méthode. Il faut juste laisser la serre ouverte et aérée en haut pendant toute cette période, et la population retombe d’elle-même dès les premiers froids. Vers la mi-octobre, c’est fini.

Si votre tunnel est du modèle fermé, sans aération haute ni côtés relevables, cette histoire est aussi le signe d’un problème plus large. Un abri qui ne s’ouvre qu’en bout est étouffant en été et piège tout ce qui vole. Avant d’en installer un, ou d’en changer, j’ai détaillé les points à vérifier dans mon guide pour installer une serre tunnel au jardin, et l’aération y tient une bonne place.

Ce qui ne sert à rien, et ce qu’il ne faut surtout pas faire

C’est ici que le fil de discussion devenait inquiétant. Plusieurs conseils partaient d’une bonne intention et auraient fait plus de mal que de bien.

La fumée et l’enfumoir. Revenus quatre fois dans la conversation. L’enfumoir est un outil d’apiculteur, et il ne sert pas à faire fuir les abeilles : il les calme. La fumée masque leurs signaux d’alarme et pousse les abeilles domestiques à se gorger de miel, ce qui les rend placides pendant qu’on ouvre la ruche. Sur des abeilles solitaires qui n’ont pas de ruche, ça ne provoque rien du tout. Et enfumer un tunnel en polyéthylène, sous un soleil de septembre, avec des cartons qui se consument, c’est surtout une bonne façon de finir avec un trou dans la bâche ou pire. Idem pour le marc de café brûlé, une vieille recette contre les moustiques qui n’a aucun effet documenté sur les abeilles.

L’eau sucrée. Trois personnes la proposaient « pour qu’elles reprennent des forces et partent ». C’est exactement l’inverse qui se produit. Une coupelle de sirop dans une serre est un signal que les butineuses des ruches voisines captent à des centaines de mètres. Vous aurez dix fois plus d’abeilles le lendemain, dans un état d’excitation qui n’a rien à voir avec le calme habituel, parce que le pillage d’une source de sucre déclenche chez elles un comportement de frénésie. Les apiculteurs eux-mêmes évitent de nourrir en plein air pour cette raison. De l’eau, oui, à l’extérieur. Du sucre, jamais.

L’insecticide. Personne ne l’a proposé ouvertement dans ce fil, et c’est tout à leur honneur, mais la question arrive toujours en privé. La réponse est simple : depuis le 1er janvier 2019, les particuliers n’ont plus le droit d’acheter ni d’utiliser de produits phytopharmaceutiques de synthèse au jardin, c’est la loi Labbé. Et même les produits autorisés, y compris ceux dits naturels comme le pyrèthre, tuent les abeilles sans distinction. Pulvériser un nuage d’insectes qui sont en train d’assurer la pollinisation de votre potager, dans un espace clos où vous cultivez ce que vous mangez, n’a aucun sens, ni écologique, ni sanitaire, ni légal.

Le souffleur à feuilles. Un lecteur s’en sert. Ça marche, brutalement. Une abeille projetée à 200 km/h contre un arceau ne repart pas toujours. Si vous en êtes là, le ventilateur fait le même travail en douceur.

Appeler un apiculteur pour des abeilles solitaires. C’est le réflexe le plus fréquent, une quinzaine de réponses. Un apiculteur récupère des essaims d’abeilles domestiques, c’est-à-dire une reine et ses ouvrières en grappe. Face à des collètes ou des andrènes, il n’a rien à récupérer : pas de reine, pas de grappe, rien à mettre dans une ruchette. Plusieurs personnes du métier l’ont dit sans détour dans la discussion : « un apiculteur ne saura rien faire, ce sont des abeilles solitaires ». Il peut en revanche identifier l’espèce en deux secondes, et certains se déplacent volontiers pour ça. Ce n’est pas rien.

Les pompiers. Ils n’interviennent plus pour les abeilles depuis longtemps, sauf danger immédiat pour des personnes. Ils vous renverront vers un apiculteur, ou vers une entreprise qui se fera payer pour venir constater qu’il n’y a rien à faire.

Et si c’est vraiment un essaim ?

Ça arrive, rarement en septembre. L’essaimage des abeilles domestiques se concentre entre avril et juillet, quand la colonie a des réserves et la saison devant elle pour reconstruire. Un essaim de fin d’été part avec très peu de chances de passer l’hiver, et l’apiculteur amateur de la discussion notait qu’un essaim vraiment installé dans une serre aurait déjà commencé à construire des rayons de cire au bout de quatre jours. Si vous ne voyez pas de cire, ce n’est pas un essaim.

Si vous voyez une grappe, en revanche, n’attendez pas. Une serre en plein soleil est un four pour un essaim suspendu à un arceau, et plus il reste, plus il risque de bâtir sur place. Le bon réflexe est d’appeler un apiculteur local le jour même. La mairie en a souvent une liste. Il existe aussi des annuaires en ligne de cueilleurs d’essaims, dont un a été cité dans le fil, qui mettent en relation avec un apiculteur du secteur en quelques heures. Une personne racontait que le sien habitait le village voisin, était venu rapidement, avait reconnu l’espèce et donné « plein de conseils de passionné ». Un autre témoignage rappelait toutefois qu’un essaim tardif ne trouve pas toujours preneur, certains apiculteurs craignant de contaminer leurs ruches avec une colonie d’origine inconnue. Il faut parfois passer deux ou trois coups de fil.

Peut-on entrer dans la serre en attendant ?

Oui. C’est peut-être la chose la plus difficile à croire quand on voit le nuage, mais des dizaines de lecteurs l’ont confirmé et c’est mon expérience : on récolte ses tomates au milieu des collètes sans qu’il se passe quoi que ce soit. Des gestes lents, pas de parfum, pas de mouvements de bras pour les chasser, et on évite de se pencher pile au-dessus de la zone de terriers. Une abeille qui vous bouscule n’attaque pas, elle ne vous a pas vu.

Une seule réserve, sérieuse : si vous êtes allergique au venin d’hyménoptères, ou si vous ne le savez pas et n’avez jamais été piqué, faites faire le travail par quelqu’un d’autre pendant ces deux ou trois semaines. Le risque est faible, il n’est pas nul, et ce n’est pas le moment de le découvrir seul au fond du jardin.

Il faut aussi vérifier, avant toute chose, qu’il s’agit bien d’abeilles. Un lecteur posait la question un peu sèchement, et il avait raison de la poser. Les guêpes ont une taille fine, un corps lisse, jaune vif et noir, et elles s’intéressent à votre assiette, pas à vos fleurs. Les abeilles sont velues, plus ternes, et vont de fleur en fleur. Si ce sont des guêpes qui ont installé un nid sous un arceau, c’est une autre histoire, et il vaut mieux commencer par les plantes qui éloignent les guêpes et un vrai diagnostic avant de toucher à quoi que ce soit.

L’année prochaine, elles reviendront. Tant mieux.

Si ce sont des collètes et qu’elles nichent dans le sol de votre serre, les larves de cette année sont déjà en train de se former dans leurs cellules, à quinze ou vingt centimètres sous vos pieds. Elles ressortiront à la fin de l’été prochain, au même endroit, au même moment. Ce n’est pas une menace, c’est un calendrier.

Et c’est, honnêtement, une chance. Une agrégation de collètes signifie que votre sol est sain, léger et vivant. Ces abeilles pollinisent tout ce qui fleurit en fin de saison dans le tunnel et autour, sans jamais rien demander. Un lecteur, dans le fil, invitait à leur « faire un logis » plutôt qu’à les chasser. Il n’avait pas tort.

Concrètement, pour l’an prochain :

  • Notez la date de la première apparition. Dès le 20 août suivant, laissez la serre ouverte des deux côtés en journée et gardez une aération haute permanente jusqu’à la mi-octobre.
  • Ne bêchez pas en profondeur la zone où vous avez repéré les terriers. Un griffage de surface pour semer ne les gêne pas, les cellules sont plus bas. Un passage de motoculteur au printemps, si.
  • Si vous préférez qu’elles nichent ailleurs, offrez-leur mieux : une bande de sol nu, sableux, en plein soleil, à quelques mètres, avec du lierre en fleur pas trop loin. Elles ne se déplaceront pas la première année, mais les nouvelles femelles choisissent le meilleur site disponible.
  • Gardez votre lierre. C’est la seule ressource de cette abeille, et l’une des dernières floraisons de l’année pour beaucoup d’autres.

La personne qui avait lancé l’appel à l’aide n’a jamais donné de nouvelles dans le fil. J’aime penser qu’elle a jeté une bâche sur son tunnel, ouvert la porte, et qu’elle est retournée cueillir ses tomates le surlendemain. C’est en tout cas ce qui s’est passé chez moi.

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